Santé et protection sociale : ce que la Nouvelle-Aquitaine veut changer avant 2027
- Article
- 8 juin 2026
Bordeaux, 2 juin 2026 : conférence régionale des États généraux de la santé et de la protection sociale, organisée par la Mutualité Française Nouvelle-Aquitaine. ©Pascal Rousse
Le 2 juin à Bordeaux, la Mutualité Française Nouvelle-Aquitaine a réuni décideurs régionaux et acteurs de terrain pour une soirée de débats sur trois enjeux prioritaires : la prévention, la santé mentale et le maintien de l’autonomie. Le temps des constats est révolu. Celui des propositions commence.
« L’heure n’est plus aux diagnostics. » C’est par ces mots que Bertrand Dupouy, président de la Mutualité Française Nouvelle-Aquitaine, ouvre la conférence régionale du 2 juin. Plus de 76 000 citoyens et professionnels ont participé aux États généraux à l’échelle nationale. Après douze ateliers territoriaux menés en Nouvelle-Aquitaine, la soirée marque un tournant : passer des constats de terrain à des propositions concrètes, portées par ceux qui font la santé au quotidien.
Trois tables rondes, trois thématiques ont fortement émergé des échanges citoyens : la prévention, la santé mentale, le maintien de l’autonomie. Des sujets abordés sans langue de bois par un plateau d’intervenants issus du terrain.
Santé mentale : briser les silos, investir les lieux de vie

Illustration réalisée en direct par la facilitatrice graphique Camille Picot.
Une région sous tension
D’emblée, la première table ronde donne le ton. En Nouvelle-Aquitaine, le taux de jeunes pris en charge pour maladies psychiatriques est de 243 pour 10 000 jeunes de moins de 25 ans. C’est 31 points de plus qu’au niveau national. Le suicide reste la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans. Cécile Tagliana, directrice générale adjointe de l’Agence Régionale de Santé Nouvelle-Aquitaine (ARS), pose d’emblée le cadre : « Plus on agit tôt dans la vie, plus on est efficace. C’est pourquoi, l’ARS Nouvelle-Aquitaine soutient largement le développement des compétences psychosociales (CPS) dès l’école, avec des programmes probants. Elle y a consacré 4,6 millions d’euros en 2025. Le réflexe « il faut plus de pédopsychiatres » ne suffit pas. La solution ne viendra pas du soin seul. Le levier est réel mais insuffisant.
Le travail, angle mort de la santé mentale
Pour David Vallaperta (Secrétaire général adjoint de la CFDT Nouvelle-Aquitaine), la santé mentale au travail reste un impensé organisationnel. Plus d’un quart des salariés déclarent des problèmes de santé psychique, en lien direct avec leur environnement professionnel. La réponse syndicale ne se limite pas à revendiquer des numéros verts. Elle passe, notamment, par le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP), obligatoire pour toutes les entreprises dès le premier salarié, mais respecté par à peine 50 % d’entre elles. Autre levier : les formations aux premiers secours en santé mentale (formation PSSM), suivies aujourd’hui par plus de 50 000 personnes en France.
Magali Dewerdt (Déléguée régionale de la FEHAP Nouvelle-Aquitaine) pointe, quant à elle, une contradiction structurelle qui mine les dispositifs existants : des plateformes de coordination sont créées en l’absence de professionnels de santé en nombre suffisant sur le terrain. « On ne coordonne pas le vide », dit-elle. Dans des territoires comme le Lot-et-Garonne, la désertification médicale fait de la coordination un concept creux. En effet, ce qui manque en priorité, ce sont des professionnels en nombre suffisant et mieux rémunérés : 35 % des travailleurs du secteur social et médico-social sont aujourd’hui payés au SMIC.
Des territoires inégalement armés
Yves Jean (Président du CESER Nouvelle-Aquitaine) rappelle l’ampleur du défi territorial : les inégalités sociales et géographiques « fabriquent des territoires où les troubles psychologiques sont structurellement plus importants ». Il plaide pour une meilleure articulation des acteurs à l’échelle des intercommunalités. Les projets territoriaux de santé mentale ne couvrent aujourd’hui que 38 % de la population régionale : ils doivent devenir la norme plutôt que l’exception.
Des convictions partagées, des leviers identifiés
Finalement, ce qui ressort de la table ronde tient en quelques convictions claires : intégrer la santé mentale dans tous les lieux de vie (école, entreprise, quartier), donner de vraies ressources au tissu associatif, premier amortisseur social contre l’isolement, aujourd’hui financièrement fragilisé. Il faut aussi cesser de traiter la santé mentale comme un sujet à part, distinct du logement, du travail ou de la mobilité.
Prévention : changer de logiciel

Illustration réalisée en direct par la facilitatrice graphique Camille Picot.
Un constat partagé, un système à repenser
Le diagnostic est sévère. Il est également partagé. Un rapport de la Cour des comptes l’avait déjà établi en 2021 : malgré un effort financier comparable à nos voisins européens, la France obtient des résultats médiocres en prévention. François Alla, Président de la CRSA Nouvelle-Aquitaine et professeur de santé publique, apporte l’explication : « Ce n’est pas un manque de moyens. C’est un mauvais logiciel. La France agit sur les individus : campagnes de sensibilisation, prises en charge personnalisées. Or, les déterminants de santé sont d’abord collectifs et environnementaux. Résultat : treize ans d’écart d’espérance de vie séparent les Français les plus riches des plus pauvres. Ce n’est pas une fatalité : c’est le produit d’inégalités structurelles sur lesquelles les politiques de prévention peuvent et doivent agir ».
Ainsi, deux exemples concrets illustrent ce que « agir sur les environnements » veut dire. À Bordeaux, 10 % des actifs font leur trajet en vélo, soit dix fois la moyenne nationale. Non grâce à des campagnes de communication, mais parce que l’aménagement urbain et les mobilités douces l’ont rendu naturel. À Nice, une expérimentation menée avec des seniors a montré qu’élargir les trottoirs, installer des bancs et sécuriser les carrefours suffisait à augmenter significativement la marche quotidienne, là où des ateliers d’éducation à la santé avaient échoué.
L’école et le terrain : quand le « aller vers » fait ses preuves
De même, Jacques Wemaere (Président de l’URPS Chirurgiens-Dentistes Nouvelle-Aquitaine) évoque la logique du « aller vers. « Depuis plus de 40 ans, des chirurgiens-dentistes interviennent en milieu scolaire pour des programmes de prévention bucco-dentaire. 80 à 85 % des enfants visités sont indemnes de caries tandis que 15 % concentrent tous les problèmes. Ce chiffre stagne depuis 20 à 30 ans : signe que les approches non ciblées sur les publics vulnérables plafonnent ».
Coordonner sans bureaucratiser
Jean-Luc Gleyze (Secrétaire Général de Départements de France et Président du Département de la Gironde) évoque un sujet moins attendu : celui de la protection de l’enfance. Un enfant de l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) a, en moyenne, 20 ans d’espérance de vie en moins. La Gironde expérimente depuis un an et demi un virage préventif précoce inspiré du modèle québécois : diagnostics dès 18 mois, maintien privilgié en milieu familial, accompagnement renforcé des familles. De fait, les résultats sur les parcours de vie des enfants concernés sont probants.
Joël Roy (Secrétaire général de l’UNSA Nouvelle-Aquitaine) plaide pour un coordinateur national de la prévention, idéalement l’Assurance maladie, chargé d’orchestrer, d’évaluer et de diffuser ce qui fonctionne. Jean-Luc Gleyze nuance : pas un chef de file qui centralise, mais un coordinateur qui permet la capillarité. L’enjeu n’est pas de créer une nouvelle strate administrative, mais d’identifier les initiatives probantes et de leur donner les conditions de leur généralisation.
La prévention, un investissement rentable
Enfin, François Alla conclut sur un argument économique souvent sous-estimé : la moitié des hospitalisations serait évitable par la prévention. Sur 20 milliards d’euros annuels consacrés à la prévention, 5 à 6 milliards financent des actions non pertinentes. Et de citer un exemple : « La Fédération française de la boulangerie a signé un accord sur la teneur en sel du pain. Cet accord a permis d’éviter entre 5 000 et 10 000 hospitalisations par an, sans que personne n’en entende parler. Les marges de manœuvre existent ».
Maintien de l’autonomie : sortir de l’impensé

Illustration réalisée en direct par la facilitatrice graphique Camille Picot.
Un défi chiffré, un sujet encore tabou
D’ici 2040, le nombre de personnes âgées en perte d’autonomie augmentera d’un million, nécessitant 12 milliards d’euros supplémentaires (IGAS, 2024). Un chiffre vertigineux pour un sujet que la consultation des États généraux a révélé comme largement « impensé » par les citoyens. La troisième table ronde s’attaque à ce paradoxe : comment préparer collectivement ce qui s’annonce comme l’un des défis majeurs des prochaines décennies, alors qu’on préfère ne pas y penser ?
Cinq priorités portées par les usagers
Yvette Martin (Présidente de France Assos Santé Nouvelle-Aquitaine) présente cinq priorités retenues par les représentants d’usagers. Première d’entre elles : faire du maintien à domicile une réalité, pas un slogan. « L’entrée en établissement est trop souvent subie, faute d’alternative suffisante », dit-elle. Le choix de vieillir chez soi ne doit pas rester un privilège réservé à ceux qui en ont les moyens. En effet, cela suppose des services accessibles, des professionnels en nombre suffisant et une coordination effective entre domicile, hôpital et secteur médico-social. Autres priorités identifiées : mieux informer les familles sur les dispositifs existants, renforcer la prévention via le lien intergénérationnel, reconnaître réellement les aidants (répit, formation, droits sociaux). Et, enfin, briser le tabou de l’anticipation : « Anticiper, ce n’est pas se résigner. C’est préserver sa liberté de choix ».
Revaloriser les métiers, financer la dépendance
Pour David Vallaperta (Secrétaire général adjoint de la CFDT Nouvelle-Aquitaine), la perte d’autonomie est encore trop souvent pensée dans l’urgence : au moment d’une hospitalisation, de l’épuisement des proches, de l’entrée en EHPAD. Il faut inverser la logique : penser l’autonomie comme un parcours de vie, agir sur l’adaptation des logements, lutter contre l’isolement. Et surtout revaloriser les métiers du secteur. Sans cela, le virage domiciliaire restera une intention. Il pointe aussi l’impasse du financement de la cinquième branche de la Sécurité sociale. Pour lui, un élargissement de la CSG (Contribution Sociale Généralisée) et une fiscalité sur le patrimoine sont incontournables.
Gironde Autonomie : la proximité comme boussole
Jean-Luc Gleyze (Secrétaire général de Départements de France et Président du Département de la Gironde) présente « Gironde Autonomie », version locale du service public départemental de l’autonomie déployé depuis 2025. Sa philosophie : multiplier les points d’entrée plutôt que centraliser. Former les secrétaires de mairie au primo-accueil, déployer des « bus en plus » dans les villages et sur les marchés. L’objectif : réduire la complexité administrative pour que les droits soient effectifs, pas seulement formels. Il va plus loin : chaque citoyen peut être acteur du repérage. Un voisin qu’on ne voit plus, une personne croisée en difficulté : chacun peut alerter. Mobiliser la communauté au sens large fait partie intégrante de la politique d’autonomie ».
Ce que cette soirée dit de la suite
Trois tables rondes, trois sujets différents, mais une même ligne de fond : la santé se joue d’abord hors des murs des établissements de soins. Dans les environnements de travail, dans les logements, dans la qualité du lien social, dans la capacité des collectivités à organiser des territoires qui ne laissent personne de côté.
Par ailleurs, ce que la soirée du 2 juin révèle aussi, c’est que les solutions existent souvent déjà, portées par des associations, des collectivités, des professionnels de terrain. Ce qui manque, c’est la capacité à les identifier, les évaluer et les diffuser à grande échelle. C’est précisément à quoi les États généraux entendent contribuer, à l’approche des échéances de 2027.
Une synthèse en trois fils rouges
• Agir sur les environnements, pas seulement sur les individus. Qu’il s’agisse de prévention, de santé mentale ou d’autonomie, les déterminants sont collectifs. Le logement, le travail, le transport, le lien social, l’aménagement urbain : ce sont ces leviers-là qu’il faut activer en priorité.
• Coordonner sans bureaucratiser. Les acteurs de terrain multiplient les initiatives probantes. Ce qui manque, ce n’est pas de nouvelles structures, mais une capacité à identifier, évaluer et diffuser ce qui fonctionne. La coordination doit être au service des professionnels et des usagers, pas une couche supplémentaire sur un millefeuille déjà épais.
• Prendre soin de ceux qui prennent soin. Travailleurs sociaux, soignants, aidants, bénévoles associatifs : la qualité de l’accompagnement dépend directement de la reconnaissance, de la formation et des conditions de travail de ceux qui portent ces métiers. C’est une condition non négociable de tout virage préventif ou domiciliaire.
Les États généraux de la santé et de la protection sociale : de quoi s'agit-il ?
Initiés par la Mutualité Française, les États généraux de la santé et de la protection sociale constituent une démarche nationale de consultation et de concertation citoyenne, déclinée à l’échelle régionale par la Mutualité Française Nouvelle-Aquitaine et ses partenaires.
Les étapes :
• Novembre 2025 – février 2026 : Phase de consultation. À l’échelle nationale, plus de 76 000 citoyens et professionnels de santé ont partagé leurs expériences, leurs attentes et leurs propositions.
• Début 2026 : Douze ateliers thématiques et territoriaux organisés en Nouvelle-Aquitaine pour approfondir les constats avec les acteurs de terrain.
• 2 juin 2026 : Conférence régionale à Bordeaux. Décideurs régionaux et acteurs de terrain débattent des priorités et formulent des propositions concrètes à l’échelle de la région.
• Prochaine étape : Consolidation des propositions pour alimenter le débat national en vue des échéances de 2027.
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